Du site "Pour une école libre au Québec" :
L'Odyssée de Nolan : l'adjudant-chef Ulysse, traumatisé, ramène ses GIs métissés du Levant
L’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan suscite déjà des interrogations sur ses choix artistiques et culturels. Au-delà de la question de la fidélité au texte d’Homère, c’est surtout la manière dont le cinéaste semble projeter des références contemporaines américaines sur une œuvre profondément enracinée dans le monde grec antique qui fait débat.
La disparition du « sentiment d’étrangeté » du monde homérique
La critique de Michel de Jaeghere ne porte pas seulement sur des anachronismes visibles (distribution des rôles, costumes, rap, esthétique), mais sur une erreur fondamentale de compréhension de ce qui fait la grandeur de l’œuvre d’Homère.
De Jaeghere explique que L’Iliade et L’Odyssée ont été composées aux VIIIᵉ-IXᵉ siècles avant J.-C., mais qu’elles racontent un monde beaucoup plus ancien : celui de la civilisation mycénienne du XIIIᵉ siècle avant J.-C. Entre ces deux périodes, le monde grec a connu l’effondrement des royaumes mycéniens, la disparition de l’écriture et plusieurs siècles de bouleversements.
Les auditeurs grecs qui écoutaient ces récits vivaient donc dans un monde appauvri par rapport à celui décrit par les poèmes : ils entendaient parler de palais somptueux, de royaumes riches en or et de héros d’un âge disparu.
C’est précisément cette distance qui produit la poésie homérique : un monde à la fois étranger et familier.
Nolan commet l’erreur de croire que rapprocher une œuvre du présent permet de mieux la comprendre
De Jaeghere compare le film aux metteurs en scène de théâtre qui modernisent systématiquement les œuvres anciennes en pensant qu’un décor contemporain facilite leur compréhension.
« Nolan veut rapprocher Homère de nous ; or la grandeur d’Homère est justement de nous faire sentir la distance qui nous sépare d’un monde disparu tout en nous révélant la permanence de la nature humaine », déclare le directeur du Figaro Histoire.
La volonté de rendre Homère immédiatement contemporain produit paradoxalement l’effet inverse : elle efface ce qui fait son universalité. L’homme moderne n’a pas besoin de retrouver dans Ulysse ses propres vêtements, son langage familier, ses propres codes sociaux ou ses propres références culturelles ; il doit pouvoir rencontrer un homme venu d’un autre monde.
Nolan inverse presque la nature d'Ulysse
Pour De Jaeghere, l’Ulysse homérique est :
- le « roi aux mille tours » ;
- un homme d’intelligence et de ruse ;
- un maître de la parole et du récit ;
- un héros qui vainc moins par la force que par l’esprit.
Or Nolan en ferait presque l’inverse : un personnage traumatisé, amnésique, qui cherche à retrouver son identité.
La plus grande trahison du film ne réside peut-être pas dans son apparence, mais dans son héros lui-même. L’Ulysse d’Homère n’est pas un guerrier diminué par ses blessures : c’est précisément parce qu’il est l’homme de l’intelligence, de la ruse et de la parole qu’il surmonte les épreuves. En faisant de lui un personnage amnésique cherchant à reconstruire son passé, Nolan remplace la figure du héros rusé par celle, beaucoup plus moderne, du survivant traumatisé.
« On a l’impression d’être devant un adjudant-chef qui ramène ses GIs. »
Le film semble parfois transformer l’Odyssée en récit d’expédition militaire américaine moderne. L’équipage d’Ulysse n’apparaît plus comme un groupe de compagnons grecs liés par une civilisation et une mémoire communes, mais comme une unité d’hommes embarqués dans une opération lointaine, donnant au récit une tonalité proche des grandes fictions guerrières américaines, comme tant d'autres.
Ulysse traumatisé par la sauvagerie de la guerre de Troie...
Notons le paradoxe de cet Ulysse qui dénonce la violence sauvage de la guerre de Troie, en exprimant des remords face au subterfuge du cheval dont il est l'auteur (Chant IV, v. 271-289 et Chant VIII, v. 492-520), mais qui, dans la scène suivante, en rajoute une couche de sauvagerie.
On a l'impression que Nolan joue sur les deux tableaux : il se complaît dans cette violence, tout en la drapant dans un pamphlet antiguerre. Nolan sait que les scènes de violence spectaculaires (combats, effets visuels) attirent le public (comme dans Dunkerque ou Le Chevalier noir (The Dark Knight à Paris). En même temps, il semble vouloir plaire aux critiques et aux spectateurs « engagés » en intégrant des thèmes comme la culpabilité, la guerre inutiles, ou la complexité morale.
Dans la version « classique », Ulysse raconte la ruse dy cheval de Troie avec fierté (Chant IV et VIII). Il décrit son stratagème comme une preuve de ruse et d’intelligence, pas comme une source de culpabilité. Le sac de Troie est évoqué comme une victoire légitime (même si Homère montre aussi les souffrances des vaincus, comme dans l’Iliade avec la mort d’Hector). Ulysse est donc un héros qui assume ses actes et n'est en rien tourmenté par ceux-ci. Sa souffrance vient des épreuves après Troie (errance, perte de ses hommes), pas de la guerre elle-même.
Nolan invente un Ulysse tourmenté par la guerre, une réinterprétation moderne (probablement influencée par des lectures psychologisantes comme la traduction d’Emily Wilson).






